• Rouen l'ombre de la splendeur passée

     

    De l'aventure industrielle et portuaire de la capitale normande, quelques rares fortunes demeurent. Qui côtoient celles qui ont été acquises récemment. Malgré son hétérogénéité, cette élite locale partage un même goût pour la très grande discrétion.

    La montée de la rue des Bulins, à Mont-Saint-Aignan, permet vite de comprendre. De part et d'autre de ce long ruban qui serpente sur ce coteau nord de Rouen se nichent de superbes villas masquées par d'imposantes haies. Les maisons d'architecte rivalisent avec de grandes demeures au toit de chaume, aux allures de cottages anglais. Plantées au milieu de pelouses grasses, parsemées de jonquilles, la plupart bénéficient d'une vue exceptionnelle sur toute la vallée de la Seine. C'est ici que la bourgeoisie rouennaise s'est peu à peu installée, fuyant le centre-ville, sa pollution et... ses taxes foncières. Au numéro 88, une concentration de voitures intrigue. Comme chaque après-midi, le parking de la Maison du bridge est comble. A l'intérieur de ce temple de la bourgeoisie, plusieurs centaines de joueurs s'exercent avec application... 

    Dans la "rue de l'ISF", comme on la surnomme parfois, tout ne semble que luxe, calme et volupté. L'atmosphère est feutrée ; la fortune, discrète. Mais il plane aussi en ces lieux privilégiés comme un parfum de nostalgie... Car les élites locales vivent sous le poids d'un passé glorieux. Deuxième ville du royaume à la Renaissance, Rouen est alors dominée par sa puissante bourgeoisie d'affaires et ses illustres parlementaires. Deux siècles plus tard, la cité connaît une seconde période faste, grâce à la révolution industrielle. La "ville aux cent clochers" devient celle des "cent cheminées" avec l'explosion des activités textiles et portuaires. "Une bourgeoisie manufacturière prend alors la suite de la bourgeoisie d'affaires", raconte Jacques Tanguy, guide conférencier réputé de la ville (1). L'époque est fastueuse. En 1843, le Paris-Rouen, l'une des toutes premières lignes ferroviaires de France, est inauguré. Entre 1893 et 1902, 31 voiliers géants sortent des chantiers navals de la capitale normande, dont le Général-Mellinet,un trois-mâts de 81 mètres ! En 1913, le port est toujours le plus important d'Europe... 

     

    "les grandes lignées à rouen ? c'est fini !"

    Le déclin sera brutal. Les difficultés apparaissent dès l'entre-deux-guerres. Elles ne cesseront de s'amplifier. La plupart des grosses usines textiles disparaissent dans les années 1970. Symbole par excellence, la toute dernière unité Badin, du nom d'une des plus prestigieuses familles du textile, a fermé ses portes en janvier 2008 à Barentin. "L'épilogue d'une aventure industrielle qui a débuté en 1840 et rayonné jusqu'en Russie", résume Xavier Gorge, l'un des héritiers... Deuxième poumon économique de Rouen, le port a, lui aussi, perdu de son importance. Les échanges avec les pays de l'ancien empire colonial se sont effondrés, une partie de l'activité a été délocalisée au Havre et les multinationales de la chimie, du pétrole ou de l'agroalimentaire ont progressivement remplacé les acteurs locaux. En ce début de XXIe siècle, les grands noms de l'histoire industrielle et portuaire (les Clamargeran, les Chastelain, les Malétra...) apparaissent comme les résurgences d'un passé révolu. 

    Aussi le triangle d'or de la bourgeoisie rouennaise, situé entre la rue Saint-Patrice, le quartier Saint-Gervais et celui de Jouvenet, est-il devenu l'ombre de lui-même. Les splendides hôtels particuliers - souvent d'anciens immeubles de rapport occupés par les parlementaires à la Renaissance - ont été découpés en appartements. Au 16, rue du Champ-du-Pardon, les pelleteuses s'activent pour transformer la villa Grassin-Delyle, du nom d'une ancienne famille du textile, en 17 appartements de luxe. Au 7, rue du Moulinet, l'hôtel de Franquetot, propriété de la famille Gorge, vient d'être vendu à un promoteur. Ce joyau du XVIIe siècle était l'un des derniers à appartenir d'un bloc à une seule et même famille. "Les grandes lignées à Rouen ? J'ai le regret de vous dire que c'est fini ! indique l'historien Jean-Pierre Chaline. Je suis en train d'écrire un livre sur les dynasties normandes et je vais être bien embarrassé pour rédiger le dernier chapitre..." 

     

    A Rouen, la bourgeoisie traditionnelle semble encore peiner à s'émanciper de son histoire prestigieuse. Fait frappant: elle ne joue plus le rôle public d'autrefois, comme l'atteste le profil "ordinaire" de ses derniers maires - jusqu'à l'arrivée de Valérie Fourneyron. "Il n'y a plus vraiment de bourgeoisie rouennaise au sens historique, assure Jacques Tanguy. Ce ne sont plus des gens de premier plan." La religion, moins prégnante qu'en Anjou ou en Bretagne, ne joue pas ici un rôle de ciment communautaire. L'élite locale ne peut pas davantage se structurer autour d'une filière économique puissante, comme il en existe à Bordeaux, par exemple, avec le milieu viticole. Seule perdure une tradition d'enracinement local et d'engagement social, au travers de nombreuses associations de défense du patrimoine ou de clubs services. 

    Malgré les aléas économiques, de belles fortunes demeurent. Notamment quand les aïeux ont eu la prudence d'investir dans de vastes domaines fonciers. Au classement de la richesse patrimoniale, la commune de Mont-Saint-Aignan se classe d'ailleurs en sixième position des villes de province de plus de 20 000 habitants, avec un taux d'assujettis à l'impôt de solidarité sur la fortune (ISF) de 2%. Quelques descendants de dynasties sont parvenus à tirer leur épingle du jeu. Une branche de la famille Le Prince, par exemple, a repris avec succès la branche transport des Clamargeran; le courtier maritime Humann & Taconet a su préserver une opulence tranquille en diversifiant ses activités vers la consignation de navires, le commissionnement en douane ou le transport multimodal. L'incroyable propriété Humann du mont Fortin, à Bois-Guillaume, en constitue la meilleure preuve. Elle est entourée d'un parc boisé si grand que Francis Humann y chasserait tranquillement, dit-on, le renard et la bécasse... alors que Rouen n'est qu'à un jet de pierre ! 

    Ici, les gens du monde ne se montrent pas

    Aux côtés de ses rares héritiers, la bourgeoisie s'est élargie à de nouveaux profils qui se sont rapidement enrichis grâce à de belles "réussites de carrière" individuelles. Les Bertin (Huis Clos, Feu Vert...), Lohéac (transport de marchandises), Niort (pièces automobiles), Guez (concession automobile), Pierre (nettoyage industriel) ou encore Forestier (wagons frigorifiques) côtoient à présent les derniers représentants des dynasties locales... quand ils ne rachètent pas carrément leur maison. Mais l'une des caractéristiques essentielles de Rouen tient à la surreprésentation des professions libérales. La ville compte ainsi plus de 400 avocats inscrits au barreau -qui, parfois, vivent chichement- ou quelques grandes lignées de notaires (Thouin, Ozanne, Gence...). Sans doute faut-il y voir l'héritage du parlement de Normandie et de ses lits de justice qui ont fait le prestige de la cité. 

    Malgré son hétérogénéité, l'élite locale partage le goût de la discrétion. Ici, rien n'est ostentatoire. "Je connais peu de bourgeois rouennais qui soient propriétaires d'un château en bord de Seine", résume un notaire. Autrefois, déjà, les hôtels particuliers étaient construits entre cour et jardin et leurs beautés occultées par de hauts murs d'enceinte et d'imposantes portes cochères. A Rouen, les gens du monde ne se montrent pas. S'ils se reçoivent beaucoup, c'est dans le secret de leurs domiciles cossus des coteaux nord et en petit comité (de 8 à 10 couverts maximum). Leurs résidences secondaires se situent non pas à Deauville, station balnéaire trop clinquante, mais dans le pays de Caux. Sur l'austère côte aux plages de galets (à Saint-Valery-en-Caux, à Veules-les-Roses, à Varengeville-sur-Mer ou aux Petites-Dalles...), voire à l'intérieur des terres, où les bonnes familles se livrent aux joies banales du tennis. Cette retenue - ou radinerie pour certains - se traduit jusque dans la simplicité des tenues. "Lors d'un cocktail, les Havraises sont souvent plus élégantes que les Rouennaises, parce qu'elles investissent davantage dans leurs vêtements", assure un vieux connaisseur. 

    La bourgeoisie rouennaise peine à se renouveler

    Campée sur son quant-à-soi, la bourgeoisie peine à s'inventer un avenir dans une cité assoupie. Un indice: Rouen est l'une des rares villes dont la population n'ait pas augmenté au cours du siècle écoulé. Et la relève a du mal à pointer. La préfecture normande ne parvient pas à enrayer la perte de sièges sociaux au profit de Paris, voire de Lille ou de Rennes. "Il n'y a jamais eu d'entente entre les milieux politique et économique", déplore l'ancien chef d'entreprise Jean-Marc Lanfry. La bourgeoisie peine aussi à se renouveler, faute d'un brassage suffisant. Les hauts fonctionnaires (de la préfecture ou du port autonome), les cadres supérieurs et les représentants de l'intelligentsia culturelle (direction de l'Opéra, conservateurs de musée...), s'ils "donnent de l'oxygène à la bourgeoisie locale", selon les termes d'un membre d'une vieille famille, ne pèsent que d'un faible poids. D'autant que, nomades par fonction, ceux-ci ne demeurent souvent que quelques années à Rouen. Quant aux médecins du centre hospitalier universitaire (CHU) Charles-Nicolle, souvent originaires d'autres régions, ils ont tendance à vivre en vase clos. 

    Rouen doit aussi lutter contre le phénomène d'aspiration généré par la capitale. Ainsi, l'écrasante majorité des enseignants de l'université sont des "turboprofs" parisiens, adeptes des allers-retours quotidiens. Chaque jour, plusieurs centaines de cadres rouennais partent travailler à Paris, réduisant du même coup Rouen au statut de ville-dortoir. Enfin, les meilleurs étudiants complètent souvent leurs études hors de Normandie... pour ne plus jamais revenir au bercail. "Cela vide un peu la ville de son âme", dit joliment l'ancien avocat Pierre Emo, dont aucun des cinq enfants n'est resté en Normandie. Voilà qui n'aidera pas l'élite locale à surmonter le reproche récurrent qui lui est adressé: elle vivrait recroquevillée sur elle-même et serait hostile par nature aux "horsains", c'est-à-dire aux étrangers. Cette critique acerbe, déjà omniprésente dans l'oeuvre de Gustave Flaubert, affleure toujours. "Ils sont tous regroupés dans ce clapier à riches qu'est Mont-Saint-Aignan, fustige l'héritier rebelle d'une grande famille. Là-haut, les bourgeois se sentent en sécurité." 

    (1) Il est notamment l'auteur d'Itinéraires d'un Rouennais (deux tomes), éd. PTC. 

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